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Une Chine de plus en plus étonnante

Notes de Jean Charbonnier sur son 42ème parcours en Chine en octobre 2006

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6-7 octobre : l’ église de Puning, signe et produit d’une communauté solidaire

 

Contrairement à mes premiers voyages en Chine entrepris il y a une trentaine d’années, j’entre dans le pays sans grand enthousiasme et sans compter faire de découvertes spéciales. Je dois seulement participer à deux colloques dans la province du Hebei au nord du pays en réponse à des invitations pressantes de la part des organisateurs. Partant de Hongkong, je compte d’abord visiter une nouvelle église de la province de Canton, de la façon la plus discrète possible. Les Missions étrangères de Paris ont financé en partie la construction de l’église de Puning dans le diocèse de Shantou (Swatow) et le jeune curé souhaite vivement que je participe à l’inauguration le 4 octobre. Une réunion à Hongkong du 3 au 5 octobre me fournit heureusement une excuse pour éviter la cérémonie officielle en présence de nombreuses autorités civiles et d’un déploiement exceptionnel de police. Le gouvernement de Shantou soutient fortement le curé du chef  lieu et aimerait qu’il devienne l’évêque du diocèse. Mais le bruit court qu’un prêtre plus âgé a été nommé secrètement par le saint Siège. Les autorités craignaient que l’inauguration de la nouvelle église ne serve de prétexte à une prise de pouvoir effective du futur évêque non reconnu officiellement. Ma présence à la cérémonie aurait en outre accrédité la rumeur d’une ingérence des Missions étrangères dans la nomination de l’évêque. Tout s’est heureusement passé dans l’ordre. Le curé de Puning a été assez prudent pour inviter le curé de Shantou, candidat du gouvernement, à présider la bénédiction de la nouvelle église le 4 octobre.
Arrivant dans cette paroisse le 6 au soir, je pensais seulement féliciter le curé et prendre quelques photos de sa nouvelle église. Les choses ont pris une tout autre tournure.
Le matin du 6, je prends le métro de Hongkong pour Shenzhen et passe la frontière vers 10h. Le  P. Lin Helong, curé de Puning, m’a donné rendez-vous à la gare de Shenzhen. Grâce à nos téléphones mobiles, il m’y retrouve vers 11h30, accompagné d’amis de sa paroisse.
Ils viennent de parcourir plus de 400km. Après un déjeuner plantureux, nous prenons l’autoroute pour refaire la même distance jusqu’à Puning où nous arrivons en fin d’après-midi.
La nouvelle église n’est pas dans le centre ville mais à la lisière Est, dans un quartier appelé à se développer car une gare du chemin de fer doit y être construite. Dès l’entrée sur le site de l’église, je réalise que la fête d’ouverture n’est pas encore terminée. Notre voiture passe sous un auvent palpitant de petits drapeaux qui descendent du toit de l’église comme sur des haubans accrochés aux mâts d’un navire. Un groupe de fidèles nous attend. Nous circulons dans le bâtiment tout neuf. La grande nef de l’église est au premier étage. Une tribune court autour de la nef au niveau du 2ème étage. Plus d’un millier de personnes peuvent ainsi prendre place et avoir vue de partout sur l’autel. Le fond de l’église ouvre sur des escaliers qui donnent accès à des salles de réunion et des chambres. Le tout a été bâti de façon fonctionnelle et économique et les paroissiens ont participé activement à la tâche. Nous prenons quelques photos et le curé m’annonce alors que je suis invité à présider une messe spéciale à 20h30 après dîner. Le dîner est préparé dans la vaste salle aménagée sous l’église. Les paroissiens y ont installé rapidement quelques tables. Ils y disposent quelques spécialités du pays qu’ils ont cuisinées eux-mêmes.
Pendant ce temps, l’église se remplit. Nous entrons en procession derrière une douzaine d’enfants de cœur en longue robe rouge et une soixantaine de filles de la chorale vêtues de blanc. Le maître de la chorale est le directeur de l’école. Les chants sont puissants, un peu criards mais bien sentis. Il s’agit bien d’une grand’ messe solennelle devant une église pleine à craquer. Suivent les photos de groupe pour lesquelles je dois trôner sous une chasuble brodée or au milieu des enfants de chœur autour desquels s’amoncelle rapidement tout un essaim de marmots sortis de la foule. Suivent les photos avec la chorale, puis avec les responsables de la paroisse, puis avec des particuliers auxquels j’échappe peu à peu en rejoignant le fond de l’église. Mais la fête n’est pas terminée. Il faut encore aller s’asseoir devant une longue table acajou, sur laquelle sont installées des corbeilles de fruit, des théières et des gâteaux de lune, car c’est aujourd’hui la fête de la pleine lune d’automne. On m’assure que les gâteaux ont été achetés à Hongkong car  on ne fait pas confiance à la production locale conservée trop longtemps sur le marché.
Le lendemain de bon matin, nous partons en tournée avec le Père Lin Helong ainsi que ses amis de France, Bernard et Julie Carcouët, pour visiter quelques unes des 13 églises dont il a la charge. D’abord Saint François Xavier au centre ville, une grande salle au 5ème étage d’un immeuble. Des centaines de chrétiens s’y entassent le dimanche. Les enfants sont catéchisés à l’étage supérieur. Les voisins, paraît-il, se plaignent du bruit. Et pourtant les oreilles chinoises ne craignent pas les décibels…
A une dizaine de kilomètres de là, nous sommes en pleine campagne. Les chrétiens de l’église du Sacré Coeur, une des plus anciennes de la région, nous accueillent autour d’une table chargée de prunes, de raisin, d’oranges et d’un plateau noir sur lequel reposent des tasses miniatures destinées à nous offrir le thé «gongfu ».
Plus loin dans un quartier de Nanjing, les chrétiens hésitent entre trois lieux de culte : une vielle église inutilisée et devenue un taudis qu’il serait coûteux de restaurer, un grand bâtiment neuf séparé en deux blocs où il faudrait entreprendre des travaux non autorisés, et enfin le premier étage d’une grande demeure familiale que le propriétaire catholique a aménagé en lieu de culte pour les assemblées dominicales. Mais n’est-ce qu’un dépannage temporaire ?
Au-delà de quelques rizières nous atteignons le gros village de Dapuliao où le père Lin Helong réside le plus souvent. Une foule d’enfants se presse au bord de la route pour nous crier la bienvenue. Ils nous accompagnent dans leur grande église et nous offrent une aubade bien rythmée. Pour l’immanquable photo, je me retrouve à nouveau noyé dans un flot sympathique d’enfants. Un petit gamin âgé de dix ans me fait la conversation. Je le félicite d’avoir une église grande et belle. Il me répond : « Oui, mais nous n’aurions pas une si belle église sans votre soutien ».
A la sortie de ce village, nous apercevons un bâtiment isolé au milieu des champs. C’est la petite église toute blanche de l’Assomption, bâtie autrefois par le père Fabre, MEP. C’était l’ermitage où il venait se reposer. Au-dessus de la porte d’entrée, les trois idéogrammes ZHEN JING ZHAI peints en jaune sur fond vert semblent indiquer un lieu de méditation bouddhique. En réalité, le site ne devait pas être de tout repos, car il fut incendié plusieurs fois par les paysans mécontents de cette présence insolite au milieu de leurs champs. Sur le chemin de l’ermitage, un énorme banyan témoigne à sa manière de la lourde charge d’énergie spirituelle qui repose sur ces lieux.

 

8-10 octobre. Pékin. Le charme d’une modernité chargée d’histoire.

 

A l’église du Nantang, je jette un coup d’œil sur les livres en vente dans la petite librairie devant l’église. Je suis surpris d’y trouver la traduction chinoise en trois volumes de la théologie du P. Sesboué, jésuite français du Centre Sèvres. En vente aussi le texte chinois du grand livre de John Wu Par delà l’Est et l’Ouest. Un autre ouvrage sur l’intelligence de la foi intrigue la vendeuse elle-même, une néophyte qui me demande force explications. A l’évêché   le P. Pierre Zhao Jianmin, toujours accueillant, m’offre les deux derniers ouvrages qu’il vient de publier. C’est le fruit de son séminaire universitaire qu’il a créé en octobre 2003. Nous partageons un repas de jiaozi et de canard dans un restaurant voisin. De là je me rends sur la place Tiananmen. Mais la police en interdit l’entrée. J’en comprends bientôt la raison. Les abords de la place sont pavoisés de drapeaux japonais et chinois, spectacle peu commun… Le premier ministre du Japon M.Shinzo Abé est en visite officielle à Pékin. Les relations semblent s’améliorer considérablement entre les deux grands pays. Je ferai le tour de la place le lendemain sous un grand soleil. Outre les parterres de fleurs et le grand jet d’eau disposés là en l’honneur du 57ème anniversaire de la République populaire de Chine on peut  admirer aussi une reproduction à petite échelle du Potala, une destination devenue touristique depuis l’ouverture de la ligne de chemin de fer du Tibet, la plus haute du monde. Décor en tous cas très apprécié pour les photos. De même la reproduction bien modeste du grand barrage des Trois gorges sur le Yangzi.
Ma matinée du 9 octobre est consacrée à des rencontres académiques, d’abord à l’Académie des sciences où un chercheur a commandé notre Guide to the Catholic Church in China 2004,
Puis dans une université située au nord est de la ville. L’autobus 807 me mène à l’entrée de L’Université de l’économie et du commerce extérieur (Duiwai jingji maoyi daxue) ou je souhaite rencontrer l’historien Jean Paul Wiest. Je finis par trouver son bureau au bout d’une bonne demi-heure de marche à travers l’immense campus. Jean-Paul est en Amérique. Mais j’ai la surprise de découvrir son lieu de travail : le Centre catholique d’études chinoises qui occupe le quatrième étage d’un grand bâtiment. La bibliothèque contient des milliers d’ouvrages en anglais et une précieuse collection de publications très anciennes, en particulier des travaux des jésuites du XVIIe et XVIIIe siècles. Le directeur du centre est Ron Anton, un jésuite américain du Maryland. Etudiants chinois et stagiaires étrangers fréquentent ce centre.
Je consacre la journée du 10 au vieux Pékin. Du Wangfujing où je loge, je me rends à pied  au nord du lac Beihai vers les vieux quartiers. J’admire en chemin les performances des bicyclettes électriques qui doublent silencieusement toutes les autres. Je m’attarde d’abord dans la demeure de l’écrivain Guo Moruo. Les visiteurs y sont rares, mais la ruelle est pleine de touristes étrangers qui font leur tour des hutongs en cyclopousse, moyennant une centaine de Yuans. Pas d’étrangers par contre, mais des milliers de visiteurs chinois dans la grande villa rénovée du Prince Gong qui fut autrefois occupée par l’Université catholique Fujen. Le bâtiment nord de ce palais est en pleins travaux. Restera-t-il propriété de l’Association patriotique des catholiques ? Pour le moment, les bureaux de l’Association se sont déplacés à l’entrée du Beitang, l’église du nord. J’y passe un peu plus tard pour renouveler mon abonnement à la revue bimensuelle L’Eglise Catholique en Chine. Un soldat monte la garde à l’entrée. Pourquoi ? L’Association est-elle menacée ? Outre le bâtiment abritant les bureaux de l’Association, il y a là aussi une vieille église désaffectée. Les religieuses de St Joseph souhaitent bâtir leur futur couvent sur ce terrain. Que deviendra l’Association ? Sa disparition en fait ne gênerait personne et en soulagerait beaucoup. Serait-elle capable de faire peau neuve en tant que conseil des laïcs dépendant de la Conférence épiscopale ? Il est toujours possible de rêver, car les vieilleries disparaissent rapidement du nouveau Pékin olympique. Les catholiques sont d’ailleurs des citoyens d’avant-garde et il n’est pas nécessaire de les appeler « patriotiques ». Ils sont tous disposés à remplir leurs devoirs civiques en relation avec les autorités municipales et le Bureau des Affaires religieuses.

 

11-13 octobre. Xianxian. Le 150ème anniversaire du diocèse.

 

Le mercredi 11 en début d’après-midi, un minibus venu de Xianxian nous attend devant l’église du Nantang. Nous sommes trois étrangers invités à participer au colloque et aux célébrations organisées à cette occasion. Je retrouve en effet le jésuite français Christian Cochini venu de Macao ainsi que le flamand Jérôme Heyndrickx, missionnaire de Scheut à Taiwan, attentif depuis trente ans aux échanges avec l’Eglise du continent. Xianxian est à environ 200 km au sud de Pékin. Nous y sommes accueillis le soir à l’hôtel Xian Wang (le Roi Xian) où doit prendre place le colloque. L’évêque Li Liangui, âgé de 44 ans, dirige les opérations de main de maître. Il est assisté d’une dizaine de prêtres et de laïcs.
Le sujet du colloque répond aux orientations politiques actuelles du président Hu Jintao : « Apport de l’Eglise catholique à la société harmonieuse ». Sous ce titre général divers thèmes ont été proposés aux intervenants. Le premier thème répond aussi à l’exigence politique de l’indépendance chinoise : « L’auto-construction de notre Eglise catholique ». Je choisis de présenter sous ce titre l’apport du prêtre chinois André Li au développement de l’Eglise dans la province du Sichuan au XVIIIe siècle. La cinquantaine de participants au colloque est composée de jeunes prêtres en soutane noire et des religieuses locales de la Sainte espérance en habit tout  blanc, leur voile faisant abat jour sur le front d’une manière peu esthétique. L’expérience du P. André Li permet de mettre en avant la sainteté personnelle du prêtre et la qualité de son ministère pastoral, une pastorale sacramentaire très liée à une formation de la foi. Son expérience, appréciée par le vicaire apostolique Mgr Pottier puis reprise au synode du Sichuan par Mgr Dufresse en 1803 a permis d’élaborer des directives pastorales qui ont guidé l’apostolat dans toute la Chine jusqu’au Concile de Shanghai en 1924. Le diocèse de Xianxian, aujourd’hui appelé officiellement diocèse de Cangzhou, portait à son origine en 1856 le nom de « vicariat apostolique du Sud-Est Zhili », c’est-à-dire toute la partie sud-est de la province actuelle du Hebei. Les jésuites français de la Province de Champagne en reçurent la charge. En juillet-août 1900, des milliers de catholiques de ce diocèse furent massacrés par les Boxers. Une cinquantaine d’entre eux ont été canonisés le 1er octobre 2000, dont quatre jésuites français pasteurs dans leurs villages. Proches des paysans, les jésuites français ont également rayonné dans le domaine éducatif et culturel. Un vidéo CD réalisé à l’occasion du 150e anniversaire met bien en relief l’œuvre des jésuites de Tianjin : fondation de la célèbre Ecole industrielle et commerciale, Musée du Père Licent, apport scientifique du P. Teillard de Chardin…De notre point de vue français, nous pourrions ajouter l’apport aux études chinoises du P. Séraphin Couvreur, du P. Léon Wieger, du P. Henri Bernard-Maître. Leurs ouvrages imprimés à Hejian près de « Hsien hsien » dans les trois premières décennies du XXe siècle offrent  aux lecteurs français une initiation substantielle à la culture chinoise antique et moderne.
A l’issu du colloque, nous sommes invités à nous rendre en pèlerinage à l’ancienne résidence des jésuites.  Nous nous recueillons dans leur grande chapelle lumineuse récemment restaurée : murs blancs, fines colonnes rouges dans la nef et bleues dans le sanctuaire…Est-ce en hommage aux couleurs de la France ? Le cimetière des jésuites semble plutôt écarter ce genre d’interprétation. Les tombes des jésuites chinois s’alignent en grandes pierres polies de teinte grise. Les tombes des jésuites français jonchent un sol broussailleux en un chaos de pierres blanches brisées, lamentablement dispersées. Ont-elles été ainsi maltraitées lors de la Grande Révolution culturelle prolétarienne ? Sur les stèles brisées, le P. Christian Cochini reconnaît les noms des anciens évêques jésuites. Ces tombes seront-elles un jour restaurées comme l’ont été celles des jésuites français de Pékin ? Il est vrai qu’à Pékin les tombes des savants jésuites de la cour avaient été octroyées par l’Empereur. Les jésuites de Xianxian ont offert leurs services à la Chine à l’époque coloniale et ont payé leurs tombes eux-mêmes. Ce ne sont pas des tombes patriotiques.
Quittant Xianxian après cette visite pour rejoindre un autre colloque à Shijiazhuang, je manque malheureusement la grande célébration du dimanche 15. J’en aurai des échos par le P. Jérôme Heyndrickx stupéfait de cette expérience : une soixantaine de concélébrants, vingt mille fidèles assemblés sur la vaste esplanade devant la grande cathédrale ; la voix claire et puissante de l’évêque se faisant entendre de tous et de chacun : un témoignage massif de foi et de fidélité.

 

13-15 octobre : Shijiazhuang. 15ème anniversaire du journal catholique La Foi (Xinde)

 

A Shijiazhuang, capitale du Hebei, le colloque organisé par le P. Jean-Baptiste Zhang rassemble plus de deux cents personnes. Plusieurs étages du grand hôtel 3 étoiles Taohuayuan (Jardin des pêchers) ont été retenus pour l’occasion. La séance d’ouverture le 14 au matin comporte une série des discours officiels par les autorités civiles et religieuses. Ce sont des félicitations et des encouragements immanquablement ponctués par un voeu final hurlé contre le micro, ce qui déclanche infailliblement les applaudissements. Ce style ronflant de tribune populaire est semble-t-il de mise pour donner de la face aux organisateurs et légitimer leur initiative.  Nombre de participants viennent des dix diocèses de  la grande province du Hebei, mais plus de la moitié représentent l’activité médiatique de l’Eglise dans toute la Chine, y compris Hongkong (Annie Lam de UCA News), Macao et Taiwan (le canadien Raymond Parent, SJ, des publications culturelles Kuangchi). L’équipe de la société de publication Guangqi de Shanghai représente trois génération d’éditeurs : l’ancêtre Shen Baoyi, l’éditrice en poste au cours de la dernière décennie Cécilia Tao et le jeune prêtre Jean Tian, nouveau dans la maison. Des éditeurs diocésains de bulletins et magazines illustrés viennent des provinces du Shanxi, de Mongolie intérieure, du Sichuan, du Shandong, du Guangxi, etc. Une équipe de Tianjin présente le journal Shengshen zhi guang (Lumière du Saint Esprit). Le père Pierre Zhao de Pékin fait le point des éditions Sapientia Shangzhi : une encyclopédie catholique traduite de l’anglais devrait bientôt voir le jour. Deux prêtres de Chongqing viennent me saluer en ma qualité de prêtre des Missions étrangères de Paris. Ils apprécient l’apport évangélique de notre société dans leur province du Sichuan. Mlle Huang Yiying, venue de la lointaine province du Guangxi présente son journal Zhinanzhen (La boussole) publié à Nanning. Une militante de Jinan, capitale du Shandong m’offre un video CD  et un petit livre récemment publié par le père Yuan Guangyi avec qui elle coopère. Ces productions témoignent de l’activité étonnante des fidèles de la cathédrale de Jinan. Des groupes dynamiques de laïcs y ont poussé comme des champignons dans tous les domaines liturgique, caritatif, formation biblique, entretien des bâtiments, spiritualité franciscaine, etc. Le jeune père Zhang Shuxin de Siping dans la province de Jilin au nord-est de la Chine me parle de son apostolat et de ses projets. Il compte visiter toutes les familles catholiques dispersées dans les villages, mais il perd beaucoup de temps à attendre les autobus et l’hiver glacial ne lui permet pas d’acheter une moto. Il n’en a d’ailleurs pas les moyens. Il coopère à la publication du journal Shengxin xiaopeilei (Les petites fleurs du Sacré-Cœur), un recueil de témoignages charismatiques réalisé en coopération avec les protestants. Ce modeste journal tend à se répandre dans l’ensemble du pays. Rencontre encore plus inattendue : un jeune prêtre des Missions étrangères de Corée, Paul Cheng, me fait part de ses recherches en tant qu’étudiant de philosophie à l’Université de Pékin.  Cette foule bigarrée, jeune et dynamique, témoigne d’un nouvel épanouissement de l’Eglise en Chine. Les catholiques sont en train de réaliser le fameux slogan de la tradition chinoise « que cent fleurs s’épanouissent ».
Le dimanche 15, une grand’ messe est célébrée dans la vaste salle de conférences du troisième étage de l’hôtel. Le jeune évêque de Shenyang Mgr Pei Junmin préside, entouré de quatre autres évêques et d’une cinquantaine de prêtres. En m’invitant à cette grande rencontre, le P. Jean Baptiste Zhang m’avait laissé toute liberté de choisir quel sujet exposer. La salle de conférence étant bien équipée en vidéo projecteur et grand écran, j’ai la possibilité de présenter un montage power point soigneusement préparé à Paris avec des images tirées de l’hebdomadaire catholique Pèlerin  doublées de gros titrages chinois. Mon but est de montrer comment une publication catholique peut déborder largement les nouvelles religieuses pour aider les lecteurs à résoudre des problèmes de vie familiale et professionnelle sur la base des valeurs chrétiennes de respect des personnes, de justice, de vérité et d’amour. Nos amis et collaborateurs de Singapour, Patrick et Maria, interviennent ensuite pour parler de la presse catholique chinoise à Singapour. Ils ont la joie de pouvoir présenter leur publication de la revue Zhonglian en chinois. Plus profondément, ils sont heureux de pouvoir enfin témoigner publiquement de leurs 25 années d’efforts pour communiquer avec les catholiques de Chine.
Ce sont les liens spirituels qui importent. Au lendemain du colloque, je vais passer la journée du 16 octobre dans la communauté des Petites sœurs de Ste Thérèse située à Anguo, une cinquantaine de kilomètres au nord de Shijiazhuang. Ces religieuses ont été fondées par le P. Vincent Lebbe dans un esprit de pauvreté et de service. Leur salle d’accueil est ornée de photos souvenir du grand missionnaire lazariste belge. Ses trois consignes sont affichées partout : quan xisheng tout sacrifier ; zen ai ren aimer vraiment ; chang xile toujours dans la joie. Chez les sœurs, je retrouve le P. Jérôme Heyndrickx, lui aussi de Belgique. Après les célébrations de Xianxian, il est venu ici donner une journée de formation pastorale. Les Petits Frères de saint Jean Baptiste, eux aussi fondés par le P. Lebbe, sont venus de leur village voisin pour profiter de la session. Les sœurs gèrent une clinique d’ophtalmologie. Leur maison est ancienne mais leur supérieure me mène voir le grand couvent qu’elles viennent de faire construire. Deux religieuses de cette congrégation font actuellement des études de théologie à Paris et deux autres à Bruxelles.

 

17-19 octobre. Nankin, vitrine d’histoire culturelle et politique.

 

Est-ce en vue d’une digne participation aux prochains jeux olympiques ? Nanjing, ‘la capitale du sud’, ne le cède en rien à Beijing, ‘la capitale du nord’, dans la mise en valeur de son héritage politique et culturel. Il existe même une nouvelle association pour la préservation du patrimoine. Je fais connaissance avec ses membres lors d’une visite au Zhanyuan, jardin le plus célèbre de la ville. Comme je m’assois sous un kiosque au bord d’une pièce d’eau après avoir parcouru le musée consacré aux Taiping, un groupe de jeunes m’aborde. Ils sont accompagnés d’un cameraman et font un reportage pour la télévision locale. Une jeune femme me met un micro sous le nez et me déclare : « Nous appartenons à une association pour la défense du patrimoine. Avez-vous des activités de ce genre en France ? » Je lui réponds que les villes de France ont à cœur de mettre en valeur leur héritage culturel. J’ajoute qu’il est important de connaître ses racines et son histoire dans la société moderne où l’on manque de repères. Je les félicite, entre autres, des efforts fait à Nankin pour enrichir la documentation sur le Royaume céleste des Taiping, une phase cruciale vers la croissance de la Chine moderne. Le groupe se retire, apparemment satisfait qu’un ‘long nez’ leur explique ces choses dans leur langue.
Autre sommet de l’histoire locale mis en relief aujourd’hui : les expéditions maritimes de l’amiral Zheng He au début du XVème siècle, bien avant les prouesses des navigateurs portugais en Europe. Zheng He, un eunuque musulman originaire du Yunnan, fit preuve d’un grand savoir technique, d’un grand talent d’organisateur, et d’une audace incroyable. Grâce au soutien de l’Empereur Ming, il fit construire une flotte imposante de grandes jonques et entreprit avec des milliers d’hommes pas moins de sept expéditions maritimes de plus en plus lointaines. Le temple Jinghai, sous les remparts de la ville, lui est consacré. On peut y voir les traces de ses visites au Vietnam, en Indonésie, en Malaysia, en Thailand, en Inde et même jusque à la Mecque et sur les côtes africaines. Dans tous ces pays, les rencontres étaient pacifiques et riches en échanges commerciaux. Zheng He trouva moyen de ramener des girafes à Nankin. Des temples lui sont consacrés en divers pays. On le vénère sous le nom de San Bao. L’ouverture mondiale de la Chine aujourd’hui peut se recommander d’un ancêtre qui ne le cède en rien à Christophe Colomb. La grande jonque de Zheng He, reproduite avec exactitude, est aujourd’hui installée dans un parc voisin du grand Fleuve bleu. Je ne résiste pas à l’envie de faire un tour à bord. Tout est à la taille des caraques portugaises ou de nos grands voiliers d’autrefois : château arrière, rangée de canons sur le pont, figure de proue, voiles rectangulaires déployées, peut-être plus basses et moins maniables que sur nos voiliers d’Occident. La stabilité du navire était assurée par des pierres et matériaux lourds entassés dans la cale. L’ensemble de la flotte devait progresser lentement et majestueusement. Zheng He avait installé une base navale à Malacca pour les travaux de réparation et l’approvisionnement de sa ville flottante.
Un chauffeur de taxi me demande incidemment : « avez-vous visité le Palais présidentiel ? » Surpris de cette attention privilégiée pour un monument qui ne me laissait aucun souvenir particulier, je décide d’y consacrer ma dernière matinée avant de rentrer sur Shenzhen et Hongkong. Une foule compacte se presse à l’entrée monumentale du Palais. Mais de quel président s’agit-il ? Dans la première grande salle d’accueil, cinq grands tableaux évoquent les phases historiques de l’occupation de ce palais :
1)                  Mi XIXe siècle, les chefs Taiping, Hong Xiuquan en particulier, pendant la décennie où Nanjing était devenu Tianjing, la capitale céleste.
2)                  Au XIXe siècle également, les gouverneurs mandchous des ‘deux Jiang’, les plus célèbres étant Zeng Guofan, vainqueur des Taiping, Zhang Zhidong  et Li Hongzhang.
3)                  au XXe siècle, Sun yat-sen, « père de la patrie », lors de la fondation de la République de Chine en 1912 ;
4)                  ensuite et surtout, Tchiang Kai-shek qui fit de Nanjing la capitale de la République de Chine après avoir unifié le pays en 1928;
5)                  enfin l’arrivée de l’armée rouge, casquette Mao sur la tête, fin 1949.
L’allée centrale du palais, bordée de colonnes rouges, aboutit finalement à un haut immeuble couleur crème, percé de grandes fenêtres carrées, d’une modernité désuète. Ce bâtiment fut construit pour abriter les bureaux du généralissime Tchiang Kaishek et des dirigeants du Kuomintang. La façade plutôt laide est heureusement cachée en partie par un grand sapin planté par Lin Sen, dernier président de la République avant la retraite à Taiwan. De grandes salles de l’immeuble sont aménagées en exposition de photos d’époque et la foule se presse pour découvrir ces heures de gloire jusqu’ici effacées de l’histoire. La réconciliation récente du gouvernement communiste avec le parti nationaliste KMT de Taiwan exige sans doute une rééducation des esprits. En vue de réussir pacifiquement l’union avec Taiwan, il faut amadouer ces anciens ennemis et reconnaître leurs mérites. Le public de République populaire doit également comprendre que le vrai père de la Patrie fut d’abord Sun Yat-sen et que le rapprochement actuel avec le Kuomintang a eu des précédents : lors de la lutte révolutionnaire de 1923 à 1927 puis dans la Guerre de résistance contre l’envahisseur japonais de 1937 à 1946. Le Palais présidentiel comporte encore une autre exposition  qui retrace l’évolution de la Chine depuis plus d’un siècle dans tous les domaines de la vie : les transports, la mode, le cinéma, la littérature, etc. L’exposition retrace tout le chemin parcouru par la Chine vers la modernité et  son statut actuel longtemps désiré de pays riche et puissant.