Recension du livre "Le pape jaune"
"Le pape jaune", par Dorian Malovic, journaliste à la Croix,Paris, Perrin 2006, 292p.
Date : 09/05/2006
Auteur : J. Charbonnier
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Attentif aux affaires de l’Eglise en Chine depuis près de trente ans, Dorian Malovic bénéficie d’une longue expérience sur le terrain, grâce à un séjour de plusieurs années à Hongkong et de nombreuses visites sur le continent. Son ouvrage déborde en fait la seule personnalité de l’évêque de Shanghai Mgr Jin Luxian, ou plutôt il situe bien ce personnage d’exception dans le contexte de l’évolution du régime communiste chinois et de sa politique religieuse. Présentant son livre à un public catholique français dans l’auditorium des Missions Etrangères de Paris le 22 février dernier, l’auteur s’est attardé sur la première visite en France du nouvel évêque officiel de Shanghai en 1987. Ce fut pour lui un choc psychologique dont il décrit fort bien les éléments. Car c’était la première irruption dans le milieu catholique français d’un évêque nommé sans l’accord du Saint Siège sous l’égide du gouvernement communiste chinois. Shanghai laissait des souvenirs cuisants chez les missionnaires et les hommes d’affaires français. Les ouvrages des jésuites de Shanghai, en particulier Les enfants dans la ville du P. Monsterleet avaient été beaucoup lus. On se souvenait de la mort tragique du P. Béda Tsang et des trente années d’emprisonnement de l’archevêque de Shanghai Mgr Gong Pinmei. Et voici qu’un évêque « constitutionnel » osait se présenter à Paris grâce à une invitation de l’archevêque de Lyon Mgr Decourtray, son ami personnel. Les jésuites refusaient de le recevoir. Il fut heureusement accueilli aux Missions Etrangères. Sa conférence en excellent français fut écoutée dans une atmosphère plutôt glaciale mais aussi avec des réactions chaleureuses et enthousiastes de la part de quelques uns.
Le livre de Dorian Malovic aide à comprendre les réticences des jésuites anciens de Shanghai.
Après ses études à Rome et ses visites en Europe, le Père Jin choisit de rentrer en Chine en 1951 malgré des avis défavorables. Dans le même esprit que le futur évêque anglican Ding Guangxun, il pensait que l’Eglise en Chine devait tenter sa chance sous un régime qui avait libéré le pays des emprises coloniales étrangères. Alors que ses confrères souffraient des contraintes imposées par la campagne de réforme de l’Eglise au nom des Trois autonomies de gouvernement, de financement et d’exercice du culte, le jeune jésuite Jin, supérieur du grand séminaire, conseillait de se soumettre au nouveau gouvernement pour sauver l’avenir de l’Eglise en Chine. Autant dire que sa position était fort mal acceptée du personnel missionnaire alors en plein désarroi. Et comme lui aussi était arrêté lors de la fameuse raffle de septembre 1955, on le soupçonna d’avoir révélé les noms des personnes impliquées dans un réseau de résistance catholique. Ce qui explique peut-être le jugement sévère porté sur lui par le Père Ladany, observateur qualifié des événements de Chine depuis sa retraite de Hongkong où il publiait le China News Analysis. Après la débâcle missionnaire des premières années 1950, ce fut une série d’épreuves cruelles pour le clergé chinois et même dix années d’anéantissement complet des cultes religieux au cours de la grande révolution culturelle prolétarienne de 1966 à 1976, année de la mort de Mao Zedong. Le Père Jin put sortir de prison ou plutôt occuper ses années d’internement d’une façon plus supportable que beaucoup d’autres grâce à sa connaissance des langues européennes. Certains lui en font grief. Mais il n’est pas le seul jésuite à avoir fait des traductions au service du Parti.
Dorian Malovic s’attarde aussi sur un autre défi auquel le Père Jin dut faire face lorsqu’on lui proposa d’être évêque auxiliaire du vieil évêque officiel de Shanghai Mgr Zhang Jiashu. L’archevêque légitime Mgr Gong Pinmei était encore en prison. Jin accepta après mûre réflexion, portant en lui l’espoir de pouvoir améliorer peu à peu la situation de l’Eglise. Il ne se trompait pas. Ancien supérieur du séminaire de Shanghai, il eut à cœur de reprendre en main la formation des prêtres et fit bâtir un nouveau grand séminaire au pied de la colline de Sheshan. Son confrère jésuite de Taipei, le père américain Malatesta fournit la bibliothèque de plus de 20.000 volumes. Dans les premières années 90, Jin prit l’initiative d’accueillir des professeurs de Taïwan, Hongkong et autres pays. Il envoya aussi des séminaristes et des prêtres en Amérique et en Europe, assurant ainsi la formation d’un futur corps professoral. Un grand retard devait être rattrapé, les documents du concile de Vatican II n’ayant atteint le séminaire de Shanghai qu’à sa réouverture en 1982. En même temps Mgr Jin veillait à l’ouverture de nombreuses nouvelles églises dans son diocèse de Shanghai. Une imprimerie catholique était installée grâce à des soutiens financiers allemands. L’ouvrage de Dorian Malovic parle assez peu de ces miracles financiers accomplis par Mgr Jin « grâce à l’intercession de St Joseph » aimait-il à dire et en même temps grâce à de nombreux déplacements en Amérique et en Europe. Chacune de ces sorties de Chine lui demandait environ 8 autorisations à obtenir de différents bureaux. Davantage pourrait aussi être dit sur les multiples réalisations pastorales de l’évêque, qu’elles soient couronnées de succès ou non. L’un de ses soucis les plus marquants a été la formation spirituelle des prêtres. Il a souffert de l’abandon de plusieurs d’entre eux, entre autre l’abandon de celui qu’il avait mis à la tête du grand séminaire. Cette déception est bien signalée dans le livre. Il y en a eu bien d’autres. Conscient d’un besoin de formation permanente pour les jeunes prêtres et religieuses, Jin a fait bâtir une maison spécialement conçue pour des sessions et retraites à Jinze environ 50 km au sud ouest du centre ville.