Le Sichuan revisité
Compte rendu par le P. Jean Charbonnier de sa visite au Sichuan en juillet 2005
Date : 26/10/2005
Auteur : J. Charbonnier
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Du 9 au 21 juillet dernier, ma quarantième visite en Chine a été consacrée exclusivement au Sichuan. Deux semaines de parcours avec une mission bien précise : accompagner trois techniciens chargés par les supérieurs M.E.P. de produire un film sur la Société des Missions Etrangères de Paris hier et aujourd’hui. Ce film fait partie d’un projet de célébrations en 2008 pour marquer le 350e anniversaire de l’envoi des premiers vicaires apostoliques. Un bref d’Alexandre VII publié le 29 juillet 1658 nommait François Pallu évêque d’Héliopolis et Lambert de la Motte évêque de Béryte « in partibus infidelium ». La S.Congrégation de la Propagande précisait ensuite leur destination : Pallu pour le Tonkin avec la charge d’administrer les provinces adjacentes : Yunnan, Guizhou, Hou-Kouang, Guangxi, Sichuan, Laos; Lambert pour la Cochinchine. Ils avaient pour mission principale de développer des Eglises locales avec leurs prêtres et leurs évêques indigènes. C’était un vaste programme semé d’embûches. Pour répondre à cette mission d’Eglise, plus de 4000 prêtres M.E.P. sont partis de France vers l’Asie orientale. 1200 d’entre eux ont été envoyés en Chine. Sur ces 1200, 320 ont œuvré dans la province du Sichuan au sud-ouest de la Chine. En 1949, il y avait encore 250 confrères M.E.P. en 14 diocèses de Chine. Ils en étaient expulsés au cours des trois années suivantes sous le nouveau régime de Mao Zedong. Au nom de l’indépendance chinoise, seuls les prêtres et évêques chinois pouvaient demeurer dans le pays et y exercer leur ministère dans des conditions de plus en plus difficiles. Paradoxalement, le régime communiste permettait ainsi à nos missionnaires d’atteindre leur but plus rapidement que prévu. Désormais, l’Eglise en Chine serait gérée par son propre clergé local et le christianisme ne serait plus qualifié de « religion étrangère ».
Après une trentaine d’années de persécution et d’anéantissement progressif, les prêtres religieuses et laïcs de Chine ont pu sortir de l’ombre et reprendre leur vie d’Eglise dans le cadre de la nouvelle politique de Front Uni pour la modernisation du pays inaugurée par Deng Xiaoping en 1978. C’est sur cet arrière plan historique que nos cinéastes devaient assurer la séquence du film MEP concernant la Chine. Sachant l’importance du Sichuan dans l’histoire de la mission en Chine, ils avaient choisi de « zoomer » sur cette province qui fait aujourd’hui dans les 75 millions d’habitants auxquels il conviendrait d’ajouter les 35 millions de la municipalité de Chongqing maintenant directement rattachée au pouvoir central.
Travail d’approche à l’évêché de Chengdu
Le vol Paris Chengdu prend environ 15h avec deux heures d’escale à Pékin. Arrivé à bon port à 15.30 le samedi 9 juillet, je ne tarde pas à trouver un point de chute à l’hôtel Rongcheng à un quart d’heure de marche de l’église catholique de Ping’an qiao (le pont de la paix). Je m’y rends de suite. Le lieu est désert sauf quelques ouvriers affairés à des travaux dans l’entrée. Une jeune femme du nom de Shali vient me faire la conversation. Elle est justement originaire de Pengzhou où je souhaite aller visiter l’ancien séminaire de l’Annonciation à Hebachang. Elle me fournit tous les renseignements voulus sur la route à prendre. Le jeune père Ren Shaoqian, curé du lieu arrive bientôt à son bureau. Son accueil est sympathique, mais je le sens réservé. Lors de mon dernier passage en novembre 2000, il m’avait paru plus alerte et actif. J’apprends bientôt qu’il souffre de l’estomac mais ce n’est pas la véritable cause de son inquiétude. Il est bien au courant des raisons de ma visite, car je lui ai envoyé de Paris un courrier électronique expliquant notre projet. Mais je réalise que ce courrier aurait dû être envoyé au P. Li Zhigang, chef du diocèse, seul habilité à fournir une autorisation officielle avec l’accord des autorités civiles. En fait, le P. Ren a bien mis au courant le P. Li Zhigang que je vois arriver peu après. J’ai ainsi l’occasion de lui expliquer directement ce que nos cinéastes comptent faire au Sichuan. Un jeune prêtre, le P. Wang Fuxuan, se présente. Il arrive de Pékin avec les séminaristes du diocèse qui reviennent en vacances. Ils poursuivent leurs études à Pékin car leur séminaire de Pixian est en cours démolition pour être reconstruit sur un terrain plus vaste. Arrive également le P. Wu Xianliang qui a fait des études aux Philippines et qui a eu la bonté de m’envoyer à Paris une mise à jour des données concernant le diocèse de Chengdu. C’est l’heure du dîner. Le P. Li Zhigang nous invite au restaurant face à l’évêché. Sœur Clara Liu Qiaomei du Shanxi partage notre repas. Elle revient de Xichang où elle a animé une session pour les jeunes religieuses de la région sud-ouest. Elle nous fait part de ses inquiétudes au sujet de ces jeunes religieuses qui sont laissées sans formation spirituelle, sans initiation au sens de leur vocation et qui sont placées dans des paroisses où elles rendent divers services matériels. Leurs conditions de vie sont inégales suivant les paroisses, ce qui provoque des tensions entre elles. Leur niveau d’instruction est élémentaire, ce qui rend problématique une formation plus poussée et retarde de plusieurs années une prise en charge par elles-mêmes de leurs destinées. A l’issue du repas, il est décidé que le P. Wu Xianliang nous conduira lundi à Hebachang environ 80 Km au nord de Chengdu.
L’ancien séminaire MEP de l’Annonciation
Dimanche après-midi, les trois cinéastes débarquent à l’hôtel Rongcheng où je les ai annoncés. Ils se sont heureusement allégés de leur matériel le plus lourd qu’ils ont expédié de Hongkong à Bangkok où ils doivent se rendre ensuite. Leur équipe est composée des deux producteurs Josselin Charrier et Emmanuel François et du caméraman Olivier Raffet. Se sentant d’attaque, ils proposent de se rendre de suite à l’évêché où ils souhaitent commencer à tourner. Déception: il n’est pas possible de filmer, car il y a réunion d’officiels dans une salle voisine. Ils sont par contre autorisés à venir filmer à la messe de 7h le lundi matin.
Ils ne s’en privent pas. Les fidèles sont une soixantaine à cette messe quotidienne. Le premier rang est occupé par les séminaristes qui n’ont pas encore rejoint leurs familles. J’observe avec inquiétude les évolutions discrètes du cameraman qui pose longuement sous le nez de chaque fidèle en prière puis s’introduit dans le sanctuaire et va se poster derrière le célébrant de façon à le prendre en même temps que l’assemblée. Consolons nous. C’est sans doute pour nos cinéastes une rare occasion d’assister à la messe. Nous prenons le petit déjeuner avec le P. Ren Shaoqian en attendant la voiture qui doit nous mener à Hebachang. Nouvelle surprise : le P. Wu Xianliang ne peut pas nous conduire car il sera pris en fin de matinée. C’est le P. Li Zhigang lui-même qui prend le volant et va nous accompagner toute la journée. Il nous mène à vive allure dans une bonne voiture avec immatriculation officielle du gouvernement provincial. Après avoir traversé le chef lieu de Pengzhou, nous empruntons une route de montagne de plus en plus accidentée. Les derniers kilomètres sont encombrés de gros camions qui charrient le charbon exploité dans une mine ancienne qui sera bientôt fermée. La route ne va pas plus loin que la mine. Le P. Zhang Yiqiang, jeune curé de ce district, nous attend à l’entrée d’un pont bâti récemment sur la rivière. De là nous pouvons déjà apercevoir à mi-pente de la montagne les bâtiments de l’ancien grand séminaire de l’Annonciation. Un petit chemin nous y conduit entre des pentes couvertes de huanglian, une plante médicinale. Les quelques maisons qui avoisinent le séminaire sont habitées par des familles catholiques. Une stèle de pierre gravée marque l’entrée des bâtiments. Elle porte la date de 1898, une étape marquante dans les grands travaux confiés par Mgr Dunand au Père Alexandre Perrodin. En fait, les séminaristes avaient déjà été transférés en ce lieu depuis 1875, quand Mgr Pinchon avait voulu rapprocher de Chengdu le lointain séminaire de Muping. C’est d’ailleurs le père Marie Julien Dunand, alors supérieur du séminaire de l’Annonciation à Muping qui avait opéré ce transfert. Le nom latin du séminaire est toujours inscrit au dessus du portail d’entrée : Seminarium Annuntiationis. La construction de l’ensemble monumental encore debout aujourd’hui a duré 15 ans, de 1895 à 1910. Un escalier majestueux accédant au portail plonge aujourd’hui ses deux bras dans un champ de maïs. Le portail en arceau ouvre sur un passage jalonné de colonnes qui soutiennent les solives de bois du premier étage. Le regard se porte immédiatement sur la façade élevée de la grande chapelle du séminaire isolée de l’autre côté d’une vaste cour face aux bâtiments qui cernent les trois autres côtés de la cour rectangulaire. Il ne reste que la façade et le clocher de la chapelle, la nef ayant été détruite par un tremblement de terre dans les années 1930 au cours d’une nuit où les séminaristes sommeillaient paisiblement dans leur dortoir. Nous faisons le tour des salles du rez-de-chaussée. La grande salle à manger a servi de lieu de réunion aux gardes rouges pendant la Révolution culturelle et les murs sont encore maculés de slogans maoïstes. Parcourir les salles de cours et les dortoirs du premier étage serait dangereux car le plancher vétuste pourrait céder. Le père Zhang Yiqiang, enthousiaste pour ce témoignage de la foi des anciens, me remet une étude historique sur ces sites célèbres de sa paroisse. Il y a un an, il est venu célébrer sa première messe devant la façade de la grande chapelle et il m’offre un video-CD de la cérémonie. Les fidèles de la région emplissaient la grande cour. Ce lieu pourra-t-il être restauré en tant que monument historique, voire de pèlerinage pour les chrétiens ? Le cadre grandiose des bâtiments donnant sur la cour formerait un balcon idéal pour assister à des spectacles d’intérêt culturel. Les salles du rez-de-chaussée comme celles du premier étage sont construites en retrait derrière les piles qui soutiennent le premier étage et le toit couvert de tuiles en canal. Le premier étage s’orne ainsi d’une petite terrasse bordée d’une longue balustrade qui ne manque pas d’élégance. Les locaux pourraient d’ailleurs être aménagés en lieu de villégiature. L’air de la montagne verdoyante est tonifiant et le calme du lieu reposant.
Plusieurs instances peuvent être intéressées à investir : office du tourisme, ministère de la culture, Eglise catholique…
Rêvant de développements possibles, nous prenons la route du retour pour faire une première halte à l’église de Bailuchang dont s’occupe le père Zhang. Nous déjeunons au restaurant voisin bâti en surplomb au dessus de la vallée où nous apercevons l’ancien petit séminaire devenu aujourd’hui école secondaire. Les supérieurs MEP en ont été Alphonse Couderc, Armand Poisson, Léon Rousseau et finalement Mgr Henri Pinault, dernier évêque français de Chengdu. Le témoignage le plus parlant de l’activité missionnaire française en ce lieu est un vieux pont sur le torrent. Ce pont qui a résisté à toutes les inondations porte encore le nom de Zhongfaqiao « Pont Chine – France » Ce fut la prouesse technique du Père Armand Poisson lorsqu’il était supérieur du probatorium de 1907 à 1922.
A mi-chemin de Chengdu, nous faisons une halte à l’église de Masangba, première implantation missionnaire de Mgr Pichon dans la région. Une vaste maison ancienne est équipée d’une vingtaine de lits qui servent aux chrétiens venus de loin à l’occasion des fêtes. Le P. Zhang Yiqiang réside dans une maison basse voisine où il dispose d’un ordinateur de bureau et d’un grand poste de télévision. Chaque mois, il passe quinze jours à Masangba et quinze jours à Bailuchang. Il projette de rebâtir une troisième église située à 2.800m d’altitude à 15km de Hebachang. Les 500 catholiques de ce village de Sanhedian ont construit un simple abri sur le terrain d’Eglise qui leur a été restitué. Mais ils doivent s’agenouiller ou s’asseoir à même le sol boueux. ( suite du récit dans le prochain Zhonglian)