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La rencontre entre la foi catholique et les coutumes traditionnelles de mon pays

Les parcours et vision personnels d'Alexandre Tsung-ming CHEN

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Le jour du Nouvel An chinois de 1998, le train au départ de Prague et à destination de Brno, deuxième grande ville de la République tchèque roulait à toute vitesse sous une chute abondante de neige. Dans un wagon, parmi une vingtaine de passagers, jeunes et âgés, certains causaient librement, tandis que d’autres s’adonnaient à la sieste. C’était un jour comme les autres. Seul asiatique et très excité par la découverte de ce paysage, inconnu dans mon pays, je m’appliquais à ne rater aucune image de ce spectacle de neige. A cette excitation s’ajoutaient des interrogations sur mon avenir professionnel et mon projet de vie. Au terme de mon voyage en République tchèque, un chemin clair s’ouvrit devant moi.

Pour donner suite à ce nouveau projet d’avenir, je donnai ma démission, en juin 2000, pour étudier en France l’histoire de l’Eglise catholique de Taiwan. Je fus confronté à l’incompréhension de mes collègues de banque surpris par ma décision brutale. La question qu’ils se posaient était : la situation d’employé de banque, convoitée par beaucoup, doit-elle être abandonnée pour céder au rêve de poursuivre des études de doctorat en histoire de l’Eglise catholique, domaine peu considéré à Taiwan ? Ma motivation pour ce choix peut se résumer simplement : l’intérêt d’une recherche scientifique dans un domaine d’études peut s’avérer d’autant plus grand que ce domaine a été peu ou pas exploité. Bien que croyant dans la Religion Populaire de mon pays, religion la plus importante sur l’île de Taiwan, (syncrétisme entre le bouddhisme, le taoïsme et le confucianisme) comme toute ma famille, je me fixai pour but d’étudier le christianisme, de manière objective.

La présence et les oeuvres des Jésuites étant connues à Taiwan grâce à leurs contributions importantes, j’ai rapidement pris la décision que le sujet de ma thèse porterait sur les Jésuites à Taiwan. J’appréhendai peu à peu l’esprit du catholicisme par la lecture de documents. Pour mieux comprendre la doctrine catholique, je souhaitai suivre des cours de catéchisme. En automne 2002, je rencontrai par hasard le Père Gilles Sander à la Primatiale Saint Jean de Lyon, et je pris part régulièrement au Groupe Alpha, qui me permit de suivre ma première instruction religieuse.

Mon étude s’orienta alors plus précisément sur l’évolution de la Compagnie de Jésus et ses actions missionnaires : je fus particulièrement touché par l’engagement et la solidarité sans réserve manifestées à l’égard des peuples d’Amérique latine dans les écrits du Père Pedro Arrupe, Préposé général précédent des Jésuites (1963-1983). Son affirmation qu’une action doit être entreprise au plus vite pour sauver les peuples souffrant de pauvreté et d’injustice sociale efface mon préjugé sur l’Eglise catholique que je considérai auparavant comme passive et lente à l’action, par rapport aux Eglises protestantes. A mon retour à Taiwan, je dis à une amie missionnaire protestante que si un jour je suis baptisé catholique, ce sera grâce à ce Jésuite. Elle me répond qu’il ne faut pas être baptisé “pour un homme”, mais “pour la cause de Dieu”. Je poursuis donc le chemin en quête du Dieu Trinité, difficilement accessible pour moi, complètement étranger par rapport à ma sensibilité culturelle, géographiquement et historiquement.

Au cours de mes recherches, j’ai effectué plusieurs entretiens auprès des Jésuites de Taiwan. J’ai appris que certains d’entre eux, âgés de plus de 90 ans, travaillaient dans les montagnes, auprès des aborigènes et des défavorisés, avec autant d’élan apostolique que dans leur jeunesse. Avec l’aide de catéchistes et de fidèles, ils consacrent toute leur vie à la diffusion de la foi et à l’amélioration des conditions de vie locales. En fait, leur élan s’appuie sur Dieu, un Dieu d’amour pour tous les hommes sur la terre.

D’ailleurs, un précepte chrétien, une phrase toute simple en elle-même, me frappe beaucoup : « L’homme est créé à l’image de Dieu. » (Genèse, 1, 27) Selon le christianisme, tous les êtres humains doivent faire fructifier leurs talents. La valeur de la vie humaine doit être égale pour tous et respectée entièrement. Si nous nous tournons vers la Chine et Taiwan, nous remarquons de grandes différences entre les valeurs chrétiennes et les valeurs chinoises. Selon la tradition chinoise, les classes sociales, entre autres, se divisent en quatre catégories : la classe des lettrés est la plus élevée, celle des agriculteurs vient ensuite, puisqu’ils nourrissent tout le monde, celle des ouvriers est au troisième rang en raison de leur travail laborieux, et celle des commerçants arrive en dernière position, car beaucoup de commerçants sont suspectés de malhonnêteté. Les lettrés constituent en permanence le pivot de la société chinoise.

Dans les familles chinoises, les parents interviennent souvent dans la prise de décision de leurs enfants à l’égard de leur orientation. D’après moi, chacun a le droit d’exercer ses talents selon sa propre inclination, sans s’adapter à un “modèle” pré-établi par autrui. La religion chrétienne invitant à prendre en compte la valeur personnelle de chaque individu, on peut penser qu’elle structure toute la société occidentale.

Les différences des pensées et des comportements entre les Occidentaux et les Chinois ne constituent pas une impossibilité pour ces derniers d’accepter la foi catholique; bien au contraire, elles enrichiront le catholicisme. Chaque peuple a sa propre façon d’exprimer sa dévotion envers une divinité (ou des divinités). Tant en Chine qu’à Taiwan (on peut dire toute la diaspora chinoise), le peuple chinois a tendance à déifier les sages et les saints qui ont existé dans l’histoire et qui l’ont marquée par leurs exploits et leurs grandes vertus : ainsi la Déesse de la Mer, Ma zu, qui a vécu au XIIe siècle et le Dieu de la Terre (Tudi gong ou Fu de zheng shen), qui fut un vieux serviteur fidèle dans une famille riche pendant la dynastie des Zhou (1121-222 Av. J.C). Il mourut pour sauver la fille de son maître. Les vertus exaltées par les Chinois au long de l’histoire de la Chine sont en conformité avec la doctrine catholique qui honore les saints.

On retrouve la vénération pour les défunts en Orient comme en Occident. Les Chinois vivant en France en sont les témoins lorsqu’on célèbre la fête de la Toussaint. Le rite est néanmoins différent chez les Chinois. Les saints et les proches disparus sont tous quotidiennement vénérés dans la plupart des familles chinoises. Prenant conscience de l’importance de ce culte des ancêtres, le Pape a autorisé, depuis 1939, le culte de l’honneur rendu aux ancêtres pratiqué par les catholiques chinois. Ils peuvent le pratiquer en utilisant l’encens.

Cette autorisation n’est nullement considérée comme une déification des défunts. L’accent est mis sur le respect rendu aux saints et aux disparus, en conformité avec la tradition chinoise, avec la condition que ceux qui pratiquent le rite doivent faire référence au Dieu Trinité, car il n’y a que Dieu, tout puissant, qui peut bénir tous les défunts et tous les vivants.

Un jour du début de l’année 2003, j’ai rendu visite à un prêtre diocésain de Xinzhu à Taiwan, le père Sun Maoxue. Il m’a offert, comme petit cadeau, un marque-page sur lequel était inscrit un poème de forme libre qui attira mon attention :

« Tout réussit à souhait, tout réussit au gré. Le prochain a ses désirs. J’ai les miens. Ce qui correspond aux désirs d’autrui risque de ne pas tenir compte des miens. Ce qui est conforme à mes désirs peut éventuellement négliger ceux d’autrui. Les désirs d’autrui et les miens ne sont pas nécessairement en conformité avec la volonté (avec les désirs) de Dieu. Par contre, si les désirs divins sont remplis, il va de soi que tout se passera bien. »

Ce poème traduit le sens des valeurs chinoises : tout réussit à souhait dans toute la vie. Cependant, les êtres humains sont nés avec des défauts. Chaque individu vit pour sa cause. La Vérité mise en lumière par l’Evangile est en harmonie avec les vertus chinoises, ainsi aucune offense ne sera faite si chacun se comporte en référence à cette Vérité, caractérisée par l’impartialité et l’universalité de l’Amour de Dieu, qui s’est fait chair pour le salut de toute l’humanité, sans distinction ethnique et nationale. L’univers idéal des sages chinois, le “Monde de paix et de fraternité universelle” adviendra lorsque les uns aimeront les autres autant qu’eux-mêmes. Comme le Christ nous le révèle:

« Celui qui fait la volonté de mon Père qui est aux cieux, celui-là est pour moi un frère, une soeur et une mère. » (Mattieu, 12, 50)

Avec cette conviction, j’ai compris que je pourrai devenir catholique, et rester à la fois taiwanais, en gardant la tradition de ma famille. De ce fait, j’ai demandé le baptême.

En janvier 2004, peu avant mon baptême, j’ai été accueilli par des frères de la Communauté Saint Jean pour une retraite à Rimont en Bourgogne. Une petite cérémonie solennelle a eu lieu dans une chapelle très simple. Des cantiques en chinois chantés par quelques frères, français et chinois (de Hong-Kong), m’ont profondément touché le coeur et, m’ont rait ressentir quelque chose de l’universalité de l’Eglise catholique.   

A Pâques 2004 à la Cathédrale primatiale Saint Jean de Lyon, les sonneries des cloches de minuit et les chants pascals ont frayé une voie nouvelle pour ma foi. L’endroit où le baptême a été reçu n’est pas important, je suis taiwanais.